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Le sexe sur le bout de la langue : 3 questions à Mariette Darrigrand

En quelques mots, quelle est la place du langage sexuel dans les discours publics et politiques ?

Les politiques ont tendance à rendre glamour leur personne. Ils sont dans la séduction par l’image au sens esthétique (limage de dents, minceur, sport…) mais aussi plus profondément, au sens des acteurs. Au fond, ils auraient aimé joué dans des films, des séries, et ils campent des personnages qu’ils pensent sexy : le nouveau père de 55 ans, le séducteur d’actrice, le jeune trader surdoué, l’espion, le râleur viril, la housewife colérique… Sans idée, ils veulent comme ils disent « incarner » - mot christique, supposé faire des miracles - des valeurs ou la France… Sans corps de doctrine, ils nous montrent leur corps physique. En cela, ils dégradent une dimension érotique, vitale qui a sa place sur l’agora : celle des idées et des idéaux politiques. Aucune société ne peut vivre de manière fertile sans un certain optimisme, un dynamisme, une confiance en l’humanité. Ce sont aspirations collectives capables de séduire aussi bien le corps social que le corps individuel, celui de chaque citoyen. Je me suis aperçue, en écrivant mon livre, que nous n’avions qu’un seul mot en français pour dire les deux choses. En l’absence de cet érotisme noble qui fait se rencontrer ces deux corps, se développent des métaphores sexuelles négatives : les politiques deviennent impuissants, la croissance est en panne, plus personne ne désire la France….

Qu’est-ce que votre enquête et vos recherches vous disent sur le rapport contemporaine de notre société au désir ?
La société contemporaine est plus jouisseuse que désirante. Pour désirer, il faut aller bien, aimer quelque chose de la vie. Pas forcément quelqu’un, mais, par exemple la lumière du matin, la tiédeur de la nuit, ou le foot ou la politique, ou la virilité (comme c’est mon cas), ou la féminité, ou le langage (comme c’est mon cas aussi), peu importe… Or, aujourd’hui, beaucoup de consommations sont fondées sur ce qu’on appelle l’addiction est qui est en fait un esclavage – l’addictus était un esclave particulier dans le monde romain. De plus, je crois que nous arrivons au bout de l’idéologie de la libération, qui a entamé sa longue marche au début du XVIIIème siècle. Beaucoup de gens l’ont senti et promeuvent le contraire : soumission à tous les étages. Mais cette vision est trop primaire, alors que seules la nuance, l’hybridation sont intéressantes. Gardons donc la liberté, mais libérons-en nous aussi un peu. Elle est devenue un travail comme un autre : comme le dit la doxa sexologique, pour faire l’effort de ne plus faire d’effort, « lâchez prise », horrible expression qui vient de la chasse et non du boudoir… Le désir s’écrit depuis toujours au moins selon trois autres grands vocabulaires que mon livre propose de redécouvrir : le Jeu, par exemple, si important et si agréable. Le Voyage, peu raconté actuellement tant les rapports humains sont placés sous le signe de la méfiance. La Guerre qui doit absolument devenir métaphorique. Rencontre – même amoureuse - veut dire affrontement, et c’est le génie des êtres, aidés par les mots, qui font d’un éventuel conflit un lien plein de fruits - au sens propre : des jouissances…

Quelle est votre expression favorite parmi toutes celles aperçues dans votre abécédaire ?

Je me suis beaucoup amusée avec le mot « Orgasme », qui se retrouve partout aujourd’hui, mais je laisse le lecteur lire les premières pages de mon « Sexy Corpus » pour en connaître le vrai sens… Alors, je choisis plutôt un mot créé malicieusement par Rabelais : la « Somate ». Il avait remarqué que le français n’avait pas choisi le mot grec « Soma » pour dire le corps (ce qu’on a aujourd’hui par exemple dans « somatisation »). À la place, notre langue a préféré parler de Corpus, mot d’église, qui suppose la vision clivée bien connue entre le « Spiritus » tout en haut et le « Corpus » tout en bas. Ce clivage, qui n’existait ni en grec ni en hébreu, nos deux piliers culturels, le christianisme bien-pensant l’a cristallisé. Contestant cette vision, Rabelais, médecin, intéressé par la Réforme dont il était contemporain, épris de charnalité, comme on disait à l’époque, est revenu au grec « Soma, » l’a féminisé par un e final, et en a fait la partie du corps masculin qui lui paraissait la plus sexy… Cette somate, que je ne peux m’empêcher d’imaginer, pleine de sucs vitaux comme si elle avait mûri au soleil, n’a malheureusement pas duré plus d’une saison. On ne la trouve que dans le Tiers-Livre. Elle y est le bel attribut des Utopiens. Qu’est-ce qui nous empêche de la recultiver aujourd’hui ?…



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