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Jean Weber : "J’ai toutes les raisons d’écrire"

Où l’auteur du roman Le Complot de Bidache nous évoque son art littéraire du gigot, sa passion pour Mazarin et son goût du panache.

Qu’est ce qui vous a donné le déclic de ce premier roman Le Complot de Bidache ?

Jean Weber  : Je ne peux pas parler de déclic. Le processus a été long. De l’ordre de la rumination ou de la cuisson lente à très basse température. Au fond, je suis comme le cuisinier du gigot de sept heures. Pendant la cuisson, j’ai eu le temps de faire bien d’autres choses.Comme oublier mon rêve de livre. Vivre des vies avec leur plein de ruptures et de continuités. Voyez ! À 15 ans, je rêvais d’écrire et j’en ai très bientôt soixante-dix. À 15 ans j’étais fasciné par la précocité. Comme un peu tout le monde à l’époque. De cette superstition là, j’ai guéri. J’ai pris mon temps. J’ai effectivement écrit mais des articles de presse. Des kilomètres d’articles pour toute sorte de médias pendant quarante ans. Et en même temps que cela m’éloignait du beau mais vague projet de roman caressé dans l’adolescence, je pense que cela m’armait progressivement pour la suite. Le journalisme, après une expérience mitigée dans l’enseignement, cela a été mon premier travail. Appris sur le tas en observant ce que les professionnels de l’époque faisaient ou leurs prédécesseurs avaient fait. De rédactions en rédactions, je me frottais à des gens, des hommes et des femmes, qui avaient des expériences de vie inimaginables. Des vécus atypiques. Ils me répétaient que rien n’importait davantage que les faits. Qu’il fallait avant d’écrire une ligne tout avoir vérifié. Apprendre à se méfier de ses intuitions. Pire, de ses partis pris. Et pendant tout le temps de la cuisson, à très basse température, cela a dû prendre en profondeur dans mon cerveau...

Thriller historique mais aussi roman politique : la figure de Mazarin, homme de pouvoir subclaquant et madré, vous a inspiré semble t-il ?

Ah, mais c’est que je fréquente Mazarin depuis longtemps ! L’émigrant zozotant qui accède au sommet de l’Etat. Le vaincu de la Fronde qui ruse et fuit à deux reprises puis revient, devient monarque et regagne la fortune qu’on lui avait volé. Le patriote paradoxal qui rêve de grandeur absolue pour la France. Le vieil homme malade formant un jeune Roi frivole, son filleul, à l’art de gouverner. Le faiseur de paix. L’ambassadeur raffiné de l’art italien. Le dissimulateur un peu truand. L’amant fou de la Reine. Le parfait honnête homme tolérant et sceptique qui frappe pour finir les trois coups du Grand Siècle.

De Mazarin l’européen, je prends tout. Ses retournements d’alliance, coups tordus, mensonges, soudoiements. Il y a chez lui une intelligence pure, sans aigreur ni morosité. Il joue et il jouit. Il croit toujours à sa chance. Courageux physiquement, il aurait pu faire un grand capitaine. Mais il a la passion de la paix, de la solution négociée, des traités internationaux. Et puis, chez Mazarin, il y a cette sérénité admirable, ce détachement stoïque quand viendra l’heure du déclin corporel, le cortège des douleurs. Chez lui, je prends tout jusqu’à la construction de l’Etat national, l’outil sans exemple d’une politique libérée des féodalités. Et de l’Eglise qui ne l’aimera point, ce séduisant Cardinal, cet homme en rouge qui n’aura pas même pris le temps de se faire ordonner prêtre.

On y voit des personnages dont on devient les intimes. Saints ou salauds, ordinaires aussi, ils sont différents de nous et pourtant si semblables. Le roman nous dit (un peu) ce que nous sommes. Et ce que nous pourrions devenir.

Le roman raconte les prémisses du fameux Traité des Pyrénées, mais aussi le terrorisme d’intégristes conspiratistes. Y a t-il des leçons à tirer pour l’époque actuelle ?

Des leçons ? Non, je ne le crois pas. Mon objectif n’est pas d’enseigner ni d’apprendre quelque chose au lecteur. Je ne comprends pas grand chose au monde dans lequel nous vivons et qui ressemble de moins en moins à celui dans lequel je suis né ou à celui dans lequel on a voulu me préparer à vivre. Je suis incapable d’éclairer le lecteur quant aux questions graves qu’on se pose tous sur le fameux et délicat « vivre ensemble » avec toutes nos différences héritées d’un passé sur lequel nous sommes sans action possible. Je me méfie de ceux ou celles qui savent ce qui est bon pour les autres. Mais c’est plus l’instinct que la réflexion qui parlent chez moi. Si un roman, tout de même, dispense un enseignement c’est en quelque sorte de biais. On y voit des personnages dont on devient les intimes. Saints ou salauds, ordinaires aussi, ils sont différents de nous et pourtant si semblables. Le roman nous dit (un peu) ce que nous sommes. Et ce que nous pourrions devenir. Peut être qu’il nous rend moins étroits. Plus tolérants. Mieux disposés à évoluer en acceptant de nous frotter aux autres. Mais y-a-t-il des lecteurs de romans intolérants ? Dépourvus d’imagination au point de ne s’être jamais mis à la place de quelqu’un d’autre ? Voilà pourquoi il n’y a pas de leçon à donner au lecteur. Il en sait autant que vous sur toutes ces questions. On peut peut être lui apprendre deux ou trois petites choses (vraies ou inventées d’ailleurs) sur une période, un personnage. Mais cela ne va guère plus loin et je préfère croire qu’avec Le Complot de Bidache, je vais parvenir à distraire l’enfant que sera redevenu celui qui aura ouvert le livre.

Quels sont les lieux de Bidache et des environs qui ont nourri votre inspiration de romancier, et pourquoi ?

Bidache, c’est le berceau que je me suis choisi. Cela s’est imposé comme une évidence puisque ma mère est née à Bidache comme toute ma famille maternelle et qu’enfant je courais par monts et par vaux avec les autres enfants du village, l’été venu. Avec une particulière attirance pour les ruines imposantes du château où le Moyen Age et la Renaissance s’épousent. L’ascension du donjon ou rondache tenait un peu lieu de rite de passage. En écoutant ma mère qui aimait l’histoire comme à peu près tout le monde à Bidache, j’ai vite pris conscience de ce que ce petit périmètre rural, point d’articulation du Pays basque, de la Gascogne et du Béarn, avait d’exceptionnel. Songez ! On ne peut même pas être certain que cette Souveraineté gouvernée habilement cinq ou six siècles par la Maison de Gramont a été formellement rattachée à la France, au moment de la Révolution. Et cela se sent aujourd’hui dans l’esprit des habitants. Ils craignent toujours d’être absorbés ou colonisés par un voisin plus puissant. Leurs aïeuls ont refusé le passage du chemin de fer estimant que la navigation fluviale suffisait amplement à ouvrir leur petit monde au monde...

C’est ainsi : je n’ai pas de raisons sérieuses d’écrire. Mais ne sachant pas faire grand chose, risquant toujours l’ennui, j’ai toutes les raisons d’écrire.

On sent dans ce livre, un plaisir sensuel pour la description de la nature, et vif pour le mot d’esprit et l’action. C’est ce qui vous donne envie d’écrire ?

Avec Le Complot de Bidache, pendant des mois, j’ai vécu au XVIIe siècle. Total dépaysement ! Pourtant, je me suis assez facilement installé dans l’époque. J’y ai découvert des références riches, parfois profondes. Tous les éléments d’un voyage au long cours rassemblés sans même bouger de ma table. Il faut avouer que la compagnie rêvée des poètes, philosophes, moralistes ou mémorialistes du Grand Siècle est stimulante. Celle des fabulistes et même, plus guindée, des auteurs dramatiques aussi. Et puis, approcher Mazarin le migrant tout puissant en lutte contre le jeune roi Louis XIV, le Cardinal machiavélique affaibli par la maladie cruelle mais affrontant sans relâche les opposants à sa politique, à ses projets immenses pour la France, c’était quand même fabuleux. Au sens propre du terme. Retour ligne automatique
De retour de ce voyage immobile, j’ai trouvé notre siècle et son actualité bien plats. A quel point sommes-nous les descendants de nos grands ancêtres, du paysan fataliste, du guerrier dur au mal, de l’honnête homme, de l’ingénue, de l’aventurière ou du héros ? C’est peut être le courtisan qui a le mieux survécu en nous... Retour ligne automatique
Au fond, comme pour n’importe quel séjour prolongé loin de chez soi, le retour a été difficile. On a fréquenté longuement une humanité disparue. Un temps recréée. Ses leçons certes nous ont instruit. Mais à quoi est-ce que cela peut bien nous servir ? A nous divertir simplement ? La réponse n’est pas si facile à trouver. A suivre...Retour ligne automatique
Ce qui est certain c’est que l’imagination a travaillé et que pendant tout ce temps, avec une économie de moyens considérable, on a échappé à la routine, à l’ennui. Ecrire, évoluer dans ce grand espace de liberté, un des derniers, quel luxe insolent !
Oui, j’ai écrit avec gourmandise. Les scènes d’action parce que les garçons croient toujours qu’ils auront une vie parsemée de hauts faits, qu’on attend d’eux des qualités d’héroïsme et de dévouement sublimes qui en fait ne leur seront (et c’est tant mieux) à peu près jamais demandées.Alors, il leur reste l’imagination. Souvent, on se contente de celle des autres. Là, j’ai pensé pouvoir compter sur la mienne. J’ai aimé placer mes personnages dans des lieux qui demeurent et demeureront toujours magiques pour moi. Bois, collines, prairies, ravins, rivières. Quand je m’y promène aujourd’hui, je m’attends parfois à croiser les enfants avec qui j’y jouais. Le temps aurait fait une boucle. Heureux de ces retrouvailles, ils me proposeraient une bonne petite guerre de mouvement avec au moins une princesse à délivrer, un trésor à rafler et un trône à conquérir. Un complot peut être ? Mais vertueux, celui là. Pour secouer le joug d’une tyrannie. C’est ainsi : je n’ai pas de raisons sérieuses d’écrire. Mais ne sachant pas faire grand chose, risquant toujours l’ennui, j’ai toutes les raisons d’écrire. Je l’ai fait « à l’ancienne » - avec une intrigue, des lieux bien identifiés, des personnages nettement dessinés et des rebondissements – parce que c’est ce qui se rapproche le plus des œuvres que j’aime lire. Le mot d’esprit ? si on en trouve, c’est pour dire au lecteur : « Eh, fais attention, tu n’es pas dans la vraie vie » ! Au cas (un peu improbable, quand même) où il aurait perdu de vue cette élémentaire vérité...

Recueilli par Lemieux Éditeur



Par Weberle 19 octobre 2016 : Jean Weber : "J’ai toutes les raisons d’écrire"

ADJECTIFS, MES CHERIS – Je l’avoue, je suis un amoureux des adjectifs. Ceux des autres et les miens. J’aime les choisir, les dire puis les écrire et enfin les lire. Je ne leur trouve rien de lourd et il me semble même qu’ils sont doués d’un pouvoir évocateur… puissant. Peut être est-ce chez moi un vice que tout lecteur ne partage pas. J’entends le reproche. Oui, l’adjectif est bien « la graisse du style » (Hugo) mais sans graisse ne resterait plus au gourmet qu’à se régaler de cuisine vapeur. Et c’est folie que de vouloir ériger la minceur (même stylistique) en principe…


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