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Baptiste Le Maux : morts-vivants, réveillons-nous !

Vin de palme, ayahuasca, imposition des mains, il est bien des façons d’invoquer les morts. Baptiste Le Maux, lui, a décidé de se prêter au jeu de la transe chamanique armé de sa simple prose, avec un résultat des plus détonants. Peu d’apprentis sorciers peuvent en effet se targuer d’avoir rencontré Tony Montana, Spartacus et Andreas Baader au cours de leurs sessions divinatoires. À lui de nous glisser les secrets de ses rencontres, et des vérités se cachant derrière les Entretiens d’outre-tombe.

Pour votre premier essai, pourquoi avoir décidé de faire parler les morts ? Comment vous est venue cette idée ? N’y a-t-il plus aucun vivant qui vous donne espoir ?

Il y a aujourd’hui un peu trop de gens qui s’autorisent à faire parler des morts. Je pense au FN qui récupère Jean Jaurès éhontément par exemple. En arriver là, c’est une faillite intellectuelle collective et une banqueroute de l’éthique politique.

Cette idée m’est venue un jour où ma compagne, de retour de la librairie, me présente un ouvrage dans lequel un auteur s’adonnait à la psychanalyse de Freud. À l’époque, j’étais au chômage et je cherchais à placer des piges dans la presse magazine, et si possible des rubriques qui reviendraient, histoire de gagner un peu ma croûte régulièrement. J’avais donc imaginé des entretiens imaginaires à la façon d’un Taddéi dans GQ où je ferai parler des morts sur des questions d’actualité. Après quelques tentatives infructueuses à me faire rémunérer pour ça, ça devait se faire dans feu Ragemag, gratuitement évidemment... Finalement, alors que tout semblait engagé, c’est mon père, à qui j’avais parlé du projet, qui m’a suggéré d’en faire un livre.

Au départ, ça se voulait un truc potache, assez léger, et puis finalement ça a pris la tournure d’une critique virulente de « la société de consumation », terme que j’explicite plus longuement dans le premier entretien avec Galilée. (…) Aujourd’hui, ceux en qui je crois ne sont ni morts ni vivants. Ils sont des morts-vivants, des zombies pétris de doutes, naviguant dans le gris, hébété par la télévision et les chaînes (qu’on peut aussi entendre comme celles qui nous enchaînent...) d’information en continu.

" Au départ, ça se voulait un truc potache, assez léger, et puis finalement ça a pris la tournure d’une critique virulente de « la société de consumation » "

Toute cette masse informelle de gens qui, forts de leur bon sens, se rendent compte que quelque chose ne tourne pas rond, mais ne savent plus à quel saint politique, organisationnel, associatif, ou autre se vouer et s’empêtrent dans un individualisme dont on se demande s’il est suggéré ou archaïque et qui finalement contribue à renforcer l’idée selon laquelle chacun doit s’en sortir seul et que la loi du plus fort est une fatalité. Personnellement, j’espère qu’on rira bien dans 50 ans en lisant ces Entretiens. Que je me serai totalement trompé sur le triste sort qui nous attend. Mais j’ai bien peur que ce dont on rit aujourd’hui, ne nous fasse pleurer demain. J’ai donc l’espoir que certains rallument la lumière, éteignent la télé, la radio, la tablette, prennent ce bouquin et se mettent à en lire un tas d’autres. Et des biens plus intelligents !!

Vous avez été journaliste. Cela a-t-il influencé votre travail d’écriture et de recherche ? Comment avez-vous choisi vos interviewés ? Ont-ils été simple à convaincre de témoigner ?

J’ai en effet été formé à l’école publique de journalisme de Tours. Malgré quelques expériences ici et là dans divers titres, je n’ai cependant jamais eu de carte de presse. Ma formation m’a toutefois beaucoup apporté pour cet ouvrage et j’ai pris un vrai plaisir à réaliser ces entretiens.

Le choix des personnages a été guidé avant tout par une recherche de paradoxe. On ne s’attend pas à voir Che Guevara évoquer le marketing et la publicité par exemple. Comment aurais-je en effet pu mieux parler de la révolution cubaine que Che Guevara lui-même ? Aucun intérêt. Je n’allais quand même pas faire une réécriture du Socialisme et l’Homme ! La vérité, c’est que mes personnages sont des prétextes. C’est bien parce que Guevara est l’objet d’un culte qui a viré à la récupération commerciale que c’est drôle de se mettre dans la peau du Che pour évoquer le bourrage de crâne publicitaire.

Tony Montana et le partage des richesses, c’est la même idée. Mais sous cet aspect bouffon, c’est tout de même très documenté, référencé et sourcé. À la manière d’un travail journalistique en bonne et due forme comme j’ai pu apprendre à le faire. Avec je l’accorde, une vision peut-être parfois un peu trop romantique de la profession.

" Personnellement, j’espère qu’on rira bien dans 50 ans en lisant ces Entretiens. Mais j’ai bien peur que ce dont on rit aujourd’hui, ne nous fasse pleurer demain."

Enfin, concernant les négociations autour des entretiens, c’est vrai qu’il n’a pas été simple de convier tout ce beau monde à discuter de thèmes pour lesquels ils n’étaient pas toujours très au courant. Mais au final, ça donne quelque chose de très intéressant et de très révélateur sur les mœurs de nos défunts. La mort assagit, on dirait. Mais j’invite tout le monde à profiter des bonnes choses de la vie, dans la limite de notre empreinte écologique évidemment, parce qu’après, à la vue de leur enthousiasme à me répondre, j’ai l’impression qu’on s’emmerde !

Entretiens d’outre-tombe se veut être « un faire-part révolutionnaire, [...] une invitation burlesque à l’insurrection civique » face à la peur qui traumatise notre humanité. Est-ce contre l’hégémonie culturelle que vous luttez ? Pourquoi ne pas avoir donné la parole à Gramsci ?

Effectivement, c’est dans l’idée de lutter à mon échelle contre l’hégémonie culturelle néolibérale et sa weltanschauung que j’ai écrit ce livre. Quant à Gramsci, s’il ne figure pas dans ce très hétéroclite Panthéon, c’est parce que les autorités italiennes compétentes, malgré mes nombreuses demandes, ont refusé mon droit de visite à ce brave Antonio. Et tous nos échanges de lettres ont été censurés par l’administration pénitentiaire. On ne peut que le regretter, d’autant qu’il s’agissait avec lui d’évoquer non pas l’hégémonie culturelle, mais de parler de la révolution libérale à l’œuvre depuis plus de trente ans et de l’idéologie libérale-libertaire, fidèle caution de gauche du néolibéralisme. Plus sérieusement, comme je l’expliquais dans la réponse précédente, c’est le paradoxe qui a guidé les choix la plupart du temps. Aussi, évoquer l’hégémonie culturelle avec Gramsci aurait été évident. Donc je ne l’ai pas fait.



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